Maurice LEBLANC (1864-1941). L.A.S. « Maurice », Nice 7 décembre [1889 ?], à Louis Fabulet ; 12 pages in-8. Très belle et longue lettre révélatrice de la puissance des sentiments que lui inspirait sa sœur, la cantatrice Georgette Leblanc. La lettre est adressée à son ami intime et ancien condisciple au lycée de Rouen, Louis Fabulet (1862-1933), traducteur (de Kipling notamment). Nous n’en citerons que quelques extraits. Il est à Nice avec sa femme et sa « mioche » (sa fille, qui vient de naître, le 28 novembre)… « Mon genre de vie actuel qui se prête merveilleusement à un travail régulier et à une production constante, m’empêche malheureusement de penser à tout ce qui n’est pas dans ma sphère d’idées, dans le rayon de rêves et de réflexions où l’œuvre en train me fait mouvoir. Les êtres qui m’entourent, tous essentiellement banals et peu suggestifs, absorbent, et au-delà, ce qu’il y a en moi de matériel et de terre à terre. En dehors des quelques livres dont je me permets la lecture, en dehors des lettres de ma sœur, cet esprit si original et si artistique, je n’ai rien. […] Quand j’étudie mon état d’esprit actuel […], j’y découvre deux sentiments contraires, l’un d’amour pour ma femme, l’autre d’affection infinie pour ma sœur. Elles sont à elles deux les dominantes de ma vie. L’une m’est plus indispensable que l’autre, c’est ma sœur. Je peux perdre l’autre, je saurai la remplacer. Ma sœur pour moi est irremplaçable. Je l’aime par-dessus tout, je l’aime uniquement. Elle est l’amitié, l’autre n’est que l’amour. […] Avec Marie je mange, je couche, je dors, je me promène ; avec Georgette je rêve, je réfléchis, j’espère. Tout est vivant heureux, absolument heureux près de l’une, je me figure le bonheur plus grand, plus élevé, plus délicat que j’aurais près de l’autre. J’en suis arrivé ainsi à un dédoublement complet de mon être. Une partie de moi vit dans le présent, l’autre dans un avenir que j’appelle du plus profond de mon âme, et pourtant que je repousse, quand il semble être trop près de moi. […] Et pourtant, quand tout fut fini, quand on eût tiré l’enfant du ventre de sa mère, quand la mère m’eût souri, enfin délivrée, […] alors j’ai senti que ma chaîne était à jamais rivée, qu’il n’y avait plus d’espoir et d’autres larmes, des larmes amères ont coulé sur mes joues »… Il mène « une vie recluse, heureuse, assez banale, au milieu de laquelle je me suis réservé une large part de rêve ; le rêve c’est la vie à Paris, l’hiver, à la campagne l’été, avec ma sœur, une vie artistique, mouvementée, originale. Le rêve suffit à alimenter le côté romanesque que j’ai en moi ». Il évoque ses succès auprès des femmes… Puis il tente de rassurer son ami, en crise d’anxiété et de mysticisme. Il évoque enfin quelques livres, Les Fellatores, et Sodome d’Henri d’Argis… Etc.
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Maurice LEBLANC (1864-1941). L.A.S. « Maurice », Nice 7 décembre [1889 ?], à Louis Fabulet ; 12 pages in-8.
Très belle et longue lettre révélatrice de la puissance des sentiments que lui inspirait sa sœur, la cantatrice Georgette Leblanc. La lettre est adressée à son ami intime et ancien condisciple au lycée de Rouen, Louis Fabulet (1862-1933), traducteur (de Kipling notamment). Nous n’en citerons que quelques extraits.
Il est à Nice avec sa femme et sa « mioche » (sa fille, qui vient de naître, le 28 novembre)… « Mon genre de vie actuel qui se prête merveilleusement à un travail régulier et à une production constante, m’empêche malheureusement de penser à tout ce qui n’est pas dans ma sphère d’idées, dans le rayon de rêves et de réflexions où l’œuvre en train me fait mouvoir. Les êtres qui m’entourent, tous essentiellement banals et peu suggestifs, absorbent, et au-delà, ce qu’il y a en moi de matériel et de terre à terre. En dehors des quelques livres dont je me permets la lecture, en dehors des lettres de ma sœur, cet esprit si original et si artistique, je n’ai rien. […] Quand j’étudie mon état d’esprit actuel […], j’y découvre deux sentiments contraires, l’un d’amour pour ma femme, l’autre d’affection infinie pour ma sœur. Elles sont à elles deux les dominantes de ma vie. L’une m’est plus indispensable que l’autre, c’est ma sœur. Je peux perdre l’autre, je saurai la remplacer. Ma sœur pour moi est irremplaçable. Je l’aime par-dessus tout, je l’aime uniquement. Elle est l’amitié, l’autre n’est que l’amour. […] Avec Marie je mange, je couche, je dors, je me promène ; avec Georgette je rêve, je réfléchis, j’espère. Tout est vivant heureux, absolument heureux près de l’une, je me figure le bonheur plus grand, plus élevé, plus délicat que j’aurais près de l’autre. J’en suis arrivé ainsi à un dédoublement complet de mon être. Une partie de moi vit dans le présent, l’autre dans un avenir que j’appelle du plus profond de mon âme, et pourtant que je repousse, quand il semble être trop près de moi. […] Et pourtant, quand tout fut fini, quand on eût tiré l’enfant du ventre de sa mère, quand la mère m’eût souri, enfin délivrée, […] alors j’ai senti que ma chaîne était à jamais rivée, qu’il n’y avait plus d’espoir et d’autres larmes, des larmes amères ont coulé sur mes joues »… Il mène « une vie recluse, heureuse, assez banale, au milieu de laquelle je me suis réservé une large part de rêve ; le rêve c’est la vie à Paris, l’hiver, à la campagne l’été, avec ma sœur, une vie artistique, mouvementée, originale. Le rêve suffit à alimenter le côté romanesque que j’ai en moi ». Il évoque ses succès auprès des femmes… Puis il tente de rassurer son ami, en crise d’anxiété et de mysticisme. Il évoque enfin quelques livres, Les Fellatores, et Sodome d’Henri d’Argis… Etc.
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mardi 4 juillet 2023・14:00 (Europe/Paris)
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3, rue Favart
75002 Paris